Un conte breton ?
Classé T503 dans la classification internationale des contes types d’Aarne-Thompson, ce conte n’est pas particulièrement breton. Le thème existe chez les frère Grimm en Allemagne avec Die Geschenke des kleinen Volkes (Les Présents du Petit Peuple), mais aussi dans toute l’Europe et même en Turquie, Perse, Inde, Japon…
En France même, les Ardennes, la Champagne, le Languedoc, la Nièvre, le Pays basque, la Picardie, la Provence, les Vosges ont leur propre variante, voire plusieurs pour une même région. Voir par exemple les différentes versions picardes données par Henry Carnoy :
- Les fées et les deux bossus, Mélusine, I, 1877, p. 113.
- Le dimanche on ne doit pas travailler. Conte de l’Amiénois, Mélusine, I, 1877, p. 229.
- Les lutins et les deux bossus, Littérature orale de la Picardie, Paris, Maisonneuve, 1883, p. 18-37. Autre lien.
- Les deux bossus, Légendes de France, 1885, p. 259-285.
Ceci dit, il est vrai que la Bretagne a les variantes les plus nombreuses (voir plus loin).
Si vous souhaitez en savoir plus, je vous renvoie à la liste des contes types du catalogue du site Le conte merveilleux, et plus précisément à la référence suivante :
- T503 | Les deux bossus | Eléments du conte | Versions | Motifs |
Les variantes bretonnes
Corentin Tranois. Histoire de Coulommer et de Guilchan, Revue de Bretagne, 1833, t. II, p. 109.
Émile Souvestre. Les korils de Plaudren, dans Le Foyer breton, traditions populaires. Paris : W. Coquebert, 1845, p. 180-192.
Madame C. Barbier. La Bretagne, son histoire, son peuple, ses princes, ses villes, ses légendes. Rouen : Mégard, 1866, p. 374-375.
Charles-Paul-Jacques Aclocque, dit Comte d’Amezeuil. Les deux bossus de Nivillac, Légendes bretonnes., Souvenir. du Morbihan, 1863, p. 50-63.
François-Marie Luzel. Ann daou tort, Kenvreuriez Breiz-Izel.A Lédan hena, 1869, p. 56-58.
René François Le Men. La danse et la chanson des nains,, Revue celtique, I, 1870-72, p. 234-237.
- Fait partie d’un article plus vaste en deux parties sur les traditions et superstitions de la Basse-Bretagne.
E. Rolland. La danse des korrigans, conte des environs de Lorient. Mélusine, I, 1877, p. 113-114.
Paul Sébillot. La Danse des Fées, Contes populaires de la Haute-Bretagne. 2e série, Contes des paysans et des pêcheurs, 1882, p. 84-86
Paul Sébillot. Les Sorciers de Knéa, Contes populaires de la Haute-Bretagne. 2e série, Contes des paysans et des pêcheurs, 1882, p 308-310
Paul Sébillot. Les chats-sorciers et les bossus, Contes populaires de la Haute-Bretagne. 2e série, Contes des paysans et des pêcheurs, 1882, p. 311-313.
François-Marie Luzel. Les deux bossus et les nains, Contes populaires de Basse-Bretagne, II, Maisonneuve, 1887, p. 251-256.
Rodolphe Le Chef. Les Sorciers. Revue des traditions populaires, t. 10, no 11, 1895, p. 575-576. Autre lien.
Paul Sébillot. Les chats-sorciers de la Croix-Bras, Revue des traditions populaires, t. 11 no 5, 1896, p. 234-235.
Lucie Guillaume. Les Poulpiquets, Revue des traditions populaires, XVII, 1902, 343.
Adolphe Orain. Les deux bossus de Pléchâtel, Contes du pays gallo. Paris :Honoré Champion, 1904, p. 295-302. Autre lien.
J. Frison. Le bossu et les korrigans, Revue des traditions populaires, XXII, 1907, p. 79-80. Autre lien.
Zacharie Le Rouzic, Les Kerions ou Korigans, Carnac. Légendes, traditions, coutumes et contes du pays. Nantes, 1909, p. 36-38.
François Cadic. Le cadeau des korrigans, Contes et légendes de Bretagne (avec commentaires explicatifs) : Nouvelle série, Paris, Maison du peuple breton, 1922, p. 65-75. Autre lien.
Version de Zacharie Le Rouzic
Pendant certaines nuits de l’année, surtout lorsqu’il y a un peu de lune, on entend les kerrions chanter et danser, toujours au son de la même chanson : Er-lun, Er-merh, hag Er-merher ; Er-lun, Er-merh, hag Er-merher. Le lundi, le mardi et le mercredi ; le lundi, le mardi et le mercredi.
Un samedi soir, un kaminir (tailleur d’habits), bossu, revenant de son travail, entendit chanter et danser dans un champ voisin du sentier qu’il suivait ; il pénétra dans le champ et entra dans la danse. Fatigué d’entendre toujours les mêmes mots de la chanson, Er-lun, Er-merh, hag Er-merher ; Er-lun, Er-merh, hag Er-merher, il ajouta : hag er-ieù, et le jeudi.
— Tiens, dit celui qui semblait être le chef de la bande, cela va bien, et tous reprirent en choeur : Er-lun, Er-merh, Er-merher hag er-ieù ; le lundi, le mardi, le mercredi et le jeudi.
Tous trouvèrent que cela était parfait.
— Il faut le récompenser, dit l’un.
— Qu’allons-nous lui donner, demanda le chef.
— Enlevons lui sa bosse, dirent-ils en choeur.
Et sa bosse disparut. Au petit jour, le kaminir rentra chez lui tout joyeux. Le lendemain, dimanche, tous ses amis lui demandaient ce qu’il avait fait de sa bosse.
— Elle s’est envolée, disait-il, ne voulant pas dire qui la lui avait enlevée.
Un tisserand (teisir) de ses voisins, bossu comme lui, lui demanda comment il s’était débarrassé de sa bosse. Le kaminir lui conta son aventure et l’engagea à faire de même.
Le teisir se mit à la recherche des kerrions, et les trouva dans un pré du voisinage. Il entra immédiatement dans la ronde, et lorsque les kerrions eurent achevé : Er-lun, Er-merh, Er-merher hag er-ieù, il ajouta : hag er-guinir, et le vendredi. Ils répétèrent en choeur Er-lun, Er-merh, Er-erher, er-ieù, hag er-guinir.
— Cela va mal, dit l’un d’eux.
— Très mal, dit un autre.
— Cela ne peut aller, répétèrent-ils, tous ensemble.
— Il faut le punir, dit l’un d’eux.
— Que faut-il faire ? dit le chef.
— Lui donner la bosse du kaminir, dirent-ils en choeur.
Et aussitôt le teisir se trouva surchargé d’une deuxième bosse. Il rentra fort attristé chez lui, et n’osait plus sortir, ses clients et ses amis se moquaient de lui. Il fut si chagriné qu’il en mourut avant la fin de l’année.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean Stouff (11 juin 2026). Les deux bossus. Biblioweb. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16dlq