Jorge Luis Borges fait partie de mes auteurs fétiches. Est-ce parce qu’il était bibliothécaire comme moi et que sa nouvelle la plus célèbre est La Bibliothèque de Babel, sous le patronage de laquelle j’ai placé ce carnet ? En partie sans doute, mais ce qui me plaît surtout, c’est cet art inimitable de la nouvelle, ou pour mieux dire du conte, puisque c’est du mot cuentos qu’il désigne ses perles littéraires.
Comme par ailleurs je m’intéresse à la traduction et aux traducteurs, je me devais de lire le long article de Federico Calle Jorda, Il faut retraduire Borges, paru dans le n° 92 d’En attendant Nadeau en décembre 2019. Si personnellement, je suis bien incapable de juger de la valeur des traductions de Roger Caillois ou de Françoise Rosset, mes connaissances en espagnol étant nulles, même si je peux comprendre qu’elles ne sont pas sans défaut, cela ne change rien au fait très simple que tout lecteur non-hispanisant restera toujours tributaire des traducteurs et que ceux-ci étant faillibles comme tout être humain, une nouvelle traduction ne saurait non plus être sans défauts. Mais il me semble que j’énonce là un truisme.
De toute façon, il est inutile d’appeler à une nouvelle traduction, puisqu’elle se fera un jour ou l’autre, chaque génération voyant de nouvelles traductions de textes déjà traduits , les précédentes étant toujours considérées comme désuètes ou infidèles pour une raison ou une autre, la principale étant qu’il faut bien que l’édition vive et que pour lancer une nouvelle traduction, le mieux est de dénigrer les précédentes. Je me souviens de tout le battage médiatique fait en 1983 autour de deux nouvelles traductions concurrentes du Procès de Kafka par Bernard Lortholary et Georges-Arthur Goldschmidt, celle d’Alexandre Viallatte étant considérée comme caduque. Le magazine Lire avait publié pour l’occasion un extrait des trois traductions, l’ancienne et les deux nouvelles et c’est vrai que la tonalité était sensiblement différente d’une version à l’autre. D’autres ont suivi depuis : Axel Nesme en 2001, Stefan Kaempfer en 2017, Jean-Pierre Lefebvre en 2018…
Pour savoir quelle est la “meilleure” traduction, il faudrait avoir une maîtrise de la langue allemande que la plupart des lecteurs n’ont pas, sinon ils n’auraient pas besoin de traduction. Combien même cette maîtrise serait suffisante, ils ne pourraient que dire celle qu’ils préfèrent, car, en toute honnêteté, toute lecture étant elle-même une traduction de ce que l’auteur a voulu (?) exprimer, il ne peut y avoir critère définitifs pour juger que telle ou telle traduction est la meilleure.
Parmi les traductions des robâiyât d’Omar Khayyam que je possède, si j’ai tendance à me reporter plus fréquemment à celle d’Hassan Rezvanian publiée à l’Imprimerie nationale en 1992 dans la collection La Salamandre, c’est qu’elle est de loin la plus complète, même si parmi les 637 quatrains traduits se trouvent sans doute de nombreux apocryphes. Et je peux comparer avec les traductions faites par Franz Toussaint, Armand Robin ou Vincent-Mansour Monteil pour ne citer que ces trois traducteurs, sans dire que celle-ci ou celle-là est la meilleure, mais simplement qu’elle me plait d’avantage. De même, pour les poèmes grecs de l’Antiquité, l’Anthologie de poésie grecque du normalien Robert Brasillach me sert de contrepoint à La Couronne et la Lyre de Marguerite Youcenar, plus littéraire.
La comparaison des traductions est un vrai plaisir en soi. Je m’y suis livré dans ce carnet avec la ballade de Mulan ou au poème If… de Rudyard Kipling, alors que certains composent des anthologies de traductions d’un même poème, comme Frank Lalou avec Thème et variations sur le psaume XXIII (Syros, 1993) ou Philippe Brunet qui a réuni dans L’égal des dieux cent une versions d’un poème de Sappho (Allia, 2018). Quant à André Markowicz, c’est précisément à partir de la comparaison de traductions diverses qu’il a réalisé le recueil Ombres de Chine (Inculte, 2015).
Tout ceci pour dire qu’il est bon de traduire et de retraduire les bons auteurs, mais sans jamais espérer que la traduction la plus récente sera “meilleure” que celles qui l’ont précédée. Elle sera simplement différente et coexistera dans les bibliothèques et les librairies avec les autres, nous invitant à la curiosité et la comparaison. Enfin, au-delà de la “meilleure” se pose la question de la “bonne” traduction. Je voudrais à ce sujet vous inviter à méditer sur la phrase suivante lue ce soir dans L’envers de la tapisserie : propos sur l’art de la traduction, un ouvrage d’Alberto Manguel :
Attribuer une étiquette de “bonne traduction”, c’est répondre à une exigence bureaucratique et non esthétique, et les traducteurs ne sont pas des bureaucrates, à moins qu’ils aient l’intention d’échouer.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean Stouff (10 juillet 2026). Faut-il vraiment retraduire Borges ? Biblioweb. Consulté le 13 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16k4g
